mardi 5 juin 2012

Robert Louis Stevenson - L'Etrange cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde





Il est des nuits qui peuvent se révéler fructueuses, propres au frémissement d’un imaginaire n’accordant qu’une maigre place aux effrois et aux glaces de l’angoisse qui nous saisit au col, et ce même au plus profond de la nuit ; peut-être est-ce là la véritable utilité de ces cauchemars étouffants, un pouvoir dont Morphée doit probablement s’enorgueillir alors qu’il étaye patiemment sa domination sur nos corps alanguis, emprisonnés dans l’effroi d’un mauvais rêve. Crainte antédiluvienne de passer une soirée aux prises avec ces plus intimes fantômes, mais ces ectoplasmes parfois, nourrissent les plumes tandis qu’ils espéraient forclore l’esprit de sa capacité de raisonnement. Robert Louis Stevenson (mille huit cent cinquante - mille huit cent quatre-vingt-quatorze) connut ce désagréable souvenir acéré, un grincement qu’il coucha sur le papier, puis fit paraître au grand public en l’espace de quelques mois. Tandis qu’il goûtait les plaisirs d’un séjour fort agréable dans la région du Dorset, en Angleterre, l’auteur de la déjà très célèbre Ile au Trésor (publiée en mille huit cent quatre-vingt-trois) fut sous le joug d’un terrible rêve teinté d’ignominie et d’aliénation ou s’affrontaient  avec toute la férocité de bêtes sauvages les notions de Bien et de Mal, sinuant nuitamment le long des rues et sentines les plus insalubres des bas-fonds de la ville de Londres en cette fin du XIXème siècle. L’écrivain subodorait-il à la production de ce que la postérité lui accordera comme son chef d’œuvre un récit hanté par la turpitude et la vésanie que les contemporains de l’auteur, saisis d’horreur mais indéniablement conquis, saluèrent ç l’unisson ? Il n’en demeure nullement moins que L’Etrange cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde, paru en mille huit cent quatre-vingt-six marqua de manière indélébile les esprits, corrodant la préciosité des mœurs de l’époque en s’armant du choix d’une production littéraire ouvrant la voie aux futurs choix de personnages principaux élevant au rang des plus honorables valeurs le blâme, le boniment et le stupre ; et Stevenson en levant ainsi un coin du voile sur ce qu’il considérait comme une forme de décadence méprisable dans laquelle l’Angleterre étaient en train de lentement se perdre, s’enfoncer comme dans une mare de fange nauséabonde. Car lecteurs, ne vous laissez point accaparer l’esprit par l’aspect épouvantable de l’œuvre dont nous allons parler un peu aujourd’hui, car c’est bien une virulente, mais primordiale aux yeux de l’écrivain, critique allégorique de la société Londonienne, et en un cadre plus élargi Anglaise, à laquelle se livre Stevenson, abaissant sa déférence dans laquelle il tenait son pays du fait de la débauche ambiante encore naissante entourant cette nation qu’il ne paraît plus à même de reconnaître.

Parant sa plume d’une ironie caustique et acerbe, Stevenson offre au lecteur, via une foultitude enivrante de détails sur la vie de la capitale anglaise, une toile arborant la forme d’un diptyque supposé caractériser, vilipender et avilir autant la figure citadine que le siècle du romantisme et avilir autant la figure citadine que le siècle du romantisme et de la révolution industrielle jetant ses ultimes feux fluctuants dans leur éclat se faisant de plus en plus faible. Au travers des transformations du bon Dr. Jekyll en l’effroyable Mr. Hyde, d’une part, nous est figuré le sempiternel goût pour une jeunesse renouvelée et retrouvée au cours de laquelle l’on en craint plus de travestir ses pulsions et autres désirs bannis par les chantres de la bienséance couplée à la religiosité, des notions auxquelles une première vie s’était faiblement assujettie et amena donc au refoulement dédaigneux des passions amoncelées dans un coin de l’âme (il est possible ici de discerner un aspect autobiographique, car il est à l’époque de notoriété publique que le jeune Stevenson courait les maisons de plaisir écossaises d’Edimbourg, par cela s’exposant au courroux paternel, fervent croyant comme le voulait la culture écossaise de ce temps). D’autre part, se dévoilent les envies illusoires et l’angoisse sous la férule de laquelle se trouve placé l’homme cultivé et bon vivant qui se voudrait démiurge des réalisations de nos propres envies, mais dont l’esprit se détériore au fil de l’âge, toujours davantage possédé par ses déboires qui engendreront une frustration ; elle-même nourricière d’un double bestial et maléfique. Pure métaphore des insatisfactions conglobées au fur et à mesure que s’écoulent les ans. De fait, notre auteur dépeint-il l’étau en lequel peut se muer la bonne et respectable société Victorienne. Emprisonnés dans leur carcan d’apparence, les gentlemen se doivent de se parer de respectabilité et d’une décence ne pouvant souffrir et s’exposer au moindre reproche ; mais qui pourtant côtoient les quartiers insalubres aux relents de débauche et de mauvais alcool (ici, l’on peut évoquer le souvenir des deux célèbres gravures de William Hogarth : Beer Street and Gin Lane) où l’indignité coudoie la prostitution et son lot de maladies vénériennes qui marchent de concert avec le plus vieux métier du monde (il apparaît ici exigible de remémorer au lecteur que Londres est la ville comptant le plus de péripatéticiennes au monde en cette époque). Une dépravation qui manifestement ne choquait nullement  que notre bon Stevenson, puisqu’il ne s’écoula que deux ans entre la parution de l’œuvre qui nous occupe et les tout premiers meurtres perpétrés par l’insaisissable Jack The Ripper.

Se cacher, louvoyer parmi les ruelles luisantes d’humidité de laquelle s’échappent des vapeurs pestilentielles. Or, ce ne sont pourtant nuls autres que deux des plus honorables gentlemen de la ville, errant au milieu de places insalubres et peu accueillantes, qui dans la concorde décident de traquer Mr.Hyde la première fois qu’ils le croisent à marcher d’un pas hâtif sur le pavé sonnant. Que faisaient, je vous le demande, ces hommes à se promener à une heure très avancée de la nuit dans les rues les plus obscures de la capitale anglaise, comme saisis d’un plein égarement ? Eux-mêmes, l’on puis le subodorer, recèlent probablement quelque secret à cacher, comme à l’image de l’abominable bonhomme dont ils se saisissent au début du roman (to hide, en anglais). Comme je me hasardai à le souligner dans mon article précédent concernant l’œuvre fondatrice de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, le roman qui nous occupe, possédant le même atavisme qu’est cet héritage du romantisme appréciant tout particulièrement la délicate mais passionnante mise en abyme des récits, L’Etrange cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde propose par la même au lecteur une forme propre à en décontenancer plus d’un d’imbrications de points de vue et donc de narrateurs, multipliant de fait la brièveté des détails de certains témoignages, mais également aidant à brouiller les pistes de sorte à perdre, désarmer le lecteur ; un aspect cauteleux du texte qui n’était pas sans intérêts,, de sorte à nourrir le sentiment d’inquiétante étrangeté régnant en maître dans l’œuvre (ici, je vous renvoie à la thématique du même nom développée par le psychanalyste qu’on ne présente plus : Sigmund Freud). De même Stevenson affirmait déjà que l’homme n’était pas seul en son esprit, mais indubitablement deux, une rémanence du double en son âme qui ne lui permet point de garder plein contrôle sur ses actes ; idée que Freud développera de son côté et plus avant avec le Ça, le Moi et le Surmoi, accompagné de la non moins célèbres phrase : « le Moi n’est pas maître en sa propre maison ». Stevenson vitupère ainsi les pulsions, blâme le manque de mainmise de l’humain sur son propre être tandis qu’il développe toujours plus avant cette notion d’antinomie, d’altérité qui se fait sa propre ennemie ; le Ça ne cessant d’alterquer sans cesse son jumeau Surmoi, cherchant à se dominer mutuellement, oubliant les ravages qu’ils peuvent causer sur le pauvre Moi, pris entre deux feux auxquels il n’entend pas un traitre mot, et cherchant sans cesse à s’amener à résipiscence de ne pouvoir davantage lutter contre le Mal et se sentir plus attiré par le Bien.

Le dernier point commun qu’il nous est possible d’accréditer entre Shelley et Stevenson demeure bien cette éternelle interrogation des rapports conflictuels entre le Créateur et la Créature, ne pouvant jamais se porter créance l’un à l’autre, l’un cherchant dans les plaintes et les récriminations à inverser la domination patriarcale, tandis que l’autre s’effraie et se voit peu à peu dépassé par le monstre auquel i la donné existence ; par pure convoitise d’une puissance qui n’est pourtant pas destinée aux mortels, puisqu’elle nous échappe. Ainsi la richesse métaphorique de L’Etrange cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde s’avère d’une richesse sidérante, tant elle mêle prémisses de la psychanalyse, critique cynique des ultimes jets de la société Victorienne, rejet de la sévérité légendaire de la religion presbytérienne, et exploration de continents intérieurs qui n’ont toujours pas livré tous leurs secrets.

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