samedi 16 juin 2012

Thomas More - L'Utopie





« Avancer que la misère publique est la meilleure sauvegarde de la monarchie, c’est avancer une erreur grossière et évidente »

Il est des hommes qui, face au vacarme environnant et à l’apparence suintant l’hypocrisie et la fausseté des cours fastueuses et rutilantes, préfèrent la candeur voluptueuse et sereine d’une maison familiale, reculée en des cadres sylvains tout autant que chatoyants. Des havres de paix qui se font toujours davantage rares en nos époques troublées, et dont la cherté s’en trouve ainsi décuplée.
L’illustre écrivain et penseur anglais Thomas More (né en mille quatre cent soixante-dix-huit et mort en mille cinq cent trente-cinq), cette figure au génie incommensurable que certains admirateurs tendent parfois, dans l’exaltation de leur admiration, à déifier, faisait partis de ces amoureux du calme, de Mère Nature semblant retenir pudiquement son souffle tandis que l’acier à l’éclat glacé de sa plume se mettait à se tremper dans l’encre noire. En l’imagination populaire, il demeure une figure des plus emblématiques du mouvement de la Renaissance Anglaise. Cependant, jouet du destin comme chaque pantin perdu en ce monde, l’influent et omnipotent Henry VIII décidera que, de sa poigne de fer, il modèlera son avenir, en mandant sa présence et l’appelant à ses côtés ; sachant ô combien les doctes et avisés conseils du modeste mais nitescent avocat pourraient l’aider et le guider dans son entreprise à diriger le pays. Cependant, force est de constater que le souverain ne fut nullement apte à connaître le cœur de l’homme qui l’avisait de ses précieuses opinions, disséminées au long des quelques rares audiences que daignaient lui accorder son Altesse. Les places représentant pour l’époque un honneur dithyrambique, propres à faire divaguer la plus probe des raisons, n’intéressaient guère More. Qu’était pour l’homme de Pensée un statut de Grand Chancelier, plus haute distinction tout autant que charge du royaume, pour l’humain qui n’aspirait qu’à la réflexion et à la tranquillité de sa retraite en les vertes campagnes britanniques ? Dédaignant la labile et chancelante ivresse du pouvoir, mais en oubliant toute forme de circonspection, Thomas More ne vacilla pas un instant lorsqu’il dût révéler débonnairement au Monarque qu’il préférait la rémanence de ses convictions personnelles, sa fidélité en sa foi catholique étant l’ultime goutte d’eau qui fit déborder le vase déjà emplis à ras-bord d’Henry VIII. Le dernier baiser que connu More fut celui de l’acier sur sa nuque.
Survient l’année mille cinq cent trente, le temps de ce que la postérité conservera comme la « Grande Affaire » du roi souhaitant se défaire tel un manteau devenu encombrant et peu seyant de sa première épouse, Catherine d’Aragon. Une rupture des nœuds sacrés qui se voit bien évidemment rejetée avec force mais désappointement par le Saint Siège, amenant à la création de l’Eglise Anglicane. Henry VIII se mue, non plus en simple monarque, mais s’attribue les titres de « Supreme Head of the Church of England » malgré les doléances de son entourage politique. L’acte de séparation, à même de dissoudre l’ancienne suprématie de l’église Catholique sur l’Angleterre et octroyer des droits divins au roi, devant être signé par tout haut dignitaire, Thomas More ne devait nullement échapper à la règle. Pourtant, signifiant son refus de se soumettre à une substitution humaine du Divin en la personne de son souverain en démissionnant de ses fonctions, et ce malgré sa déférence pour son roi, More s’éloigne sensiblement du pouvoir, et meurt finalement sur l’échafaud, exécuté sur ordre de celui qui, parfois, se laissait aller à la suave familiarité de voir en lui un ami proche et digne de la plus profonde des confiances.

« La dignité royale ne consiste pas à régner sur des mendiants, mais sur des hommes riches et heureux »

Deux années de réflexion sous l’égide de la thématique de la sapience lui furent nécessaire à la rédaction de L’Utopie, entre les ans mille cinq cent quatorze et mille cinq cent seize. En ce temps exempt de toute relation avec les sphères royales, l’homme exerce la fonction de diplomate, travaillant à étayer et enrichir ses connaissances sur les vastes et différentes politiques que l’on puis rencontrer en Europe. C’est alors que son fidèle ami, Erasme de Rotterdam qui à l’époque venait de publier un édifiant et retentissant pamphlet, Eloge de la Folie (dont je vous ai livré une petite analyse quelques semaines plus tôt) lui lance l’amical défi de rédiger un encensement, un dithyrambe de la Sagesse, comme une réponse à son propre ouvrage. Or, animé de passions et de doutes les plus effroyables quant à l’avenir de son pays et sa révolte face aux injustices inhérentes à un système monarchique, l’homme de Lettre se plaît à se placer sous la férule de ses certitudes philosophiques et profondément humanistes, aussi le projet initial proposé par Erasme se mue en un travail sensiblement différent ; les thèmes fluctuent, ardument saisissables, entre l’observation satirique et l’analyse allégorique. Accordant une place prépondérante à l’échange propre à la pratique du dialogue dans le premier livre constituant son ouvrage final, les deux protagonistes s’avèrent être l’éditeur Pierre Gilles et un avatar de More lui-même : Raphaël Hythlodée, et le lecteur se voit offert la possibilité de suivre leur sage dispute relative aux fallacieux espoirs encore périlleusement trouvables en la Monarchie et aux fuligineux dysfonctionnements d’une société soumise docilement à une telle forme d’exercice du pouvoir ; la vassalité n’étant glanée que par le recours à la répression et au règne de la peur.
Si l’on suit la foultitude de raisonnements de Thomas More, la cause des révoltes populaires ne peuvent être que décelées en les racines empoisonnées des inégalités sociales, qui elles-mêmes puisent leurs néfastes sève en la tyrannie d’un roi incapable de gérance d’un royaume, par la même se voyant dépossédé par ses propres soins de toute « dignité royale » (selon les propres termes de More) qui ne devrait résider qu’en la protection des plus faibles par l’œil couvant et chaleureux de ceux qui ont l’honneur et la pesante charge du pouvoir. Sans feintise, pleinement conscient de l’inexistence, tout du moins en son époque et en le monde alors connu, d’une société juste, pourquoi ne point s’atteler à la bâtir par la force de la seule imagination ? Le personnage de Raphaël Hythlodée narre alors, avec un foisonnement rare de détails, son voyage d’une durée de cinq ans en le pays d’Utopie.  Néologisme issu d’une synthèse des termes grecs ou-topos signifiant littéralement « nulle part » et eu-topos énonçant les notions de « lieu de bonheur », More était-il seulement habité de la conscience que ce nouveau mot finirait par se voir approprié par la postérité en passant dans le langage courant ? À l’image de sa chère nation, Utopie est une île, mais les comparaisons ne peuvent s’étendre davantage, More voulant et pensant son ouvrage à la manière d’une antithèse de l’hideur dans laquelle la société anglaise se trouvait plongée ; or, son portrait se voulant si rebutant et blâmable qu’il ne pouvait censément espérer que, à la lecture de son pamphlet, Henry VIII se muerait subitement en un roi idéal et soucieux du petit peuple. Pourtant il fut empli de cet espoir, de cette folie s’accorderont quelques voix pessimistes. Pourtant, le succès de l’œuvre n’en demeura pas moins retentissant. Communautarisme, abolition des privilèges, propriété collective, absence de toute forme de monnaie ; les termes tous mêlés en une seule et même politique peuvent paraître parfaite insanité, seulement les motivations intimes de Thomas More demeurent éternellement le souci du bonheur, l’abrogation de l’injuste, du chagrin et de l’iniquité qui, ces qualités conglobées, devraient se dissiper d’elles-mêmes et laisser leur place au bonheur et à la notion de partage faite Reine.
Par son impétueux désir de justice, sa soif de raison et son profond dégoût du lucre, Thomas More inspira nombre d’auteurs qui partageaient avec l’écrivain anglais ce désir d’une société idéale, sinon meilleure. Ainsi les deux géants épicuriens Gargantua et Pantagruel, sortis tout droit de l’imagination bouillonnante, foisonnante de l’Humaniste français François Rabelais, passeront au cours de leurs voyages en l’île d’Utopie. Quant au personnage de Candide dépeint par Voltaire, anglophile assumé et reconnu, il contemplera de ses yeux le pays d’El Dorado, terre d’union, de pacifisme et de bonne intelligence où chaque citoyen compte autant qu’un de ses semblables. Quant aux auteurs Jonathan Swift (Gulliver’s Travels) et George Orwell (Animal Farm, 1984), ils feront perdurer en leurs Lettres cette tradition britannique de la satire se voulant dénonciatrice d’un état de fait baignant dans les turpitudes et l’ignominie de l’injustice.

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